Apprendre à perdre aux échecs

On peut tirer plus d’utilité d’une partie perdue que de cent parties gagnées - Capablanca. Encore faut-il savoir perdre !

Le titre vous surprendra peut-être, il vaut tout de même mieux apprendre à gagner qu’à perdre. Sur l’échiquier oui, mais dans la tête… et bien non, et cela pour deux raisons toutes simples : primo parce que si vous êtes un bon joueur de club, voire un semi-professionnel, et que vous jouez régulièrement tournois et interclubs vous perdrez sans doute plus de parties que vous n’en gagnerez. Dans le meilleur des cas, vous aurez un équilibre entre victoires et défaites. Et secundo, parce que la défaite est beaucoup plus dure à gérer que la victoire, cela va sans dire...

Quel perdant êtes-vous ?

Commençons par une petite compilation des différents types de « perdants » :

- Y a celui qui s’en fout. Ce n’est franchement pas très répandu. « Merci pour la partie, c’était vraiment très intéressant, j’ai beaucoup appris, je vous laisse, ma femme m’attend pour dîner ». C’est sans doute le joueur le plus heureux : il joue pour le plaisir, et même s’il se donne à fond, il n’y met pas d’affect particulier.

- Y a celui qui fait semblant de s’en foutre mais qui s’en fout quand même pas tout à fait. « Ça arrive à tout le monde de gaffer, hein ! Bon on va boire une bière, il faut que j’oublie ça »

- Y a celui qui va être contrarié pendant deux heures. « Y a Machin qui vient de perdre, va pas lui parler, il envoie balader tout le monde »

- Y a celui qui va y penser toute la nuit « Fxh5 Cxh5 Re3 Rd6 nulle, ah non il pouvait jouer Fxh5 Cxh5 Rd3... »

- Y a le « mauvais perdant », celui qui était toujours gagnant, qui était +8, qui s’est fait arnaquer. « Non mais quel jambon mon adversaire, rien vu de la partie... »

- Y a l’auto-destructeur « Je suis vraiment une sous-merde, je sais même pas pourquoi je joue aux échecs. De toute façon c’est le dernier tournoi que je fais, même pas capable de gagner une finale à plus deux... »

On pourrait continuer comme ça pendant longtemps, parce qu’il y a peut-être autant de types de perdants que de joueurs. On peut même se reconnaître dans différentes catégories selon les parties, les tournois ou les époques de la vie.


Les champions et la défaite

Même les plus grands joueurs ont chacun leur style: ne croyez pas que tous les champions sont calmes et réagissent à la défaite avec mesure et raison. Voyez par vous-même : il n’y a pas longtemps, au Tata Steel Tournament, Aronian se fait miniaturiser avec les blancs par Anand. L’arménien sort alors tout sourire, ne montre pas le moindre signe de déception, d’agacement ou de désespoir.

Réaction étonnante, et qui n’est pas passée inaperçue. Kasparov lui-même a commenté : « En ce qui concerne la mauvaise forme d’Aronian, j’ai du mal avec quelqu’un qui sourit après avoir perdu ! Il n’était pas injuste de m’appeler « mauvais perdant » quand je jouais, mais je pense que pour être n°1 vous devez toujours chercher à gagner et vraiment détester perdre. ».

Rappelons-nous d’Ivanchuk qui annonce sa retraite après la défaite contre le jeune Wesley So au deuxième tour de la Coupe du Monde de la FIDE en décembre 2009. Promesse qui n’a d’ailleurs pas été tenue puisque notre cher Ukrainien était encore sur le devant de la scène il y a une semaine et nous a fait frémir en battant Kramnik à la dernière ronde du tournoi des candidats. Mais c’est aussi cela être un champion, perdre, perdre et perdre, pour un jour gagner.

Et c’est le plus grand champion de basket, Michael Jordan, qui vous le dit: « J’ai raté 9000 tirs dans ma carrière. J’ai perdu presque 300 matchs. 26 fois, on m’a fait confiance pour prendre le tir de la victoire et j’ai raté. J’ai échoué encore et encore et encore dans ma vie. Et c’est pourquoi je réussis. »


Comment gérer la défaite ?

Perdre est une expérience dure à vivre. Quand j’étais petite, je me rappelle que je pleurais après chaque défaite. (sauf quand je perdais contre un grand-maître, mon orgueil n’allait pas jusque là). Esprit de compétition ou esprit de destruction ? Les deux peut-être… Aujourd’hui, je suis beaucoup plus calme et j’essaye de me préserver au maximum. Si je n’avais pas fait ce chemin, je ne jouerais plus je pense, le jeu serait devenu insupportable.

Il faut le plus possible épargner votre ego après une défaite car l’avenir de votre tournoi en sera en jeu. Ou si votre ego est touché, essayez de transformer cette énergie en désir de vaincre.

Avoir conscience de ses erreurs, être déçu, avoir envie de mettre un coup de poing dans le mur sont des sensations normales et je dirais même saines. Mais il ne faut pas tomber dans la démesure car celle-ci serait autodestructrice ou de la pure mauvais foi: vous avez perdu une position gagnante, à qui cela n’est-il pas arrivé ? Kramnik a déjà raté un mat en deux ! Vous avez gaffé, demandez-vous plutôt pourquoi mais n’accusez pas votre adversaire d’avoir seulement eu de la chance.

N’oubliez pas qu’un jour c’est vous qui avez gagné après une erreur grossière de votre adversaire. Vous venez de faire une grosse contre-perf ? Ne remettez pas votre fond de jeu en cause, les contre-perfs font partie de l’apprentissage. Elles peuvent être dues à plusieurs facteurs, l’excessive bonne forme de votre challenger, une contrariété que vous aurez subie avant la partie, un changement d’ouverture récent...

Je ne vous dis pas d’être impassible devant la défaite, mais essayez d’être le plus objectif possible. La mauvaise foi n’est qu’une façade et ne fait pas avancer, ni le fond de jeu, ni le moral. Réserver vos grandes déceptions quand cela en vaut vraiment la peine. Un tournoi est long, et demain il faut jouer.

Si vous trouvez un sain équilibre entre esprit de compétition et gestion de la défaite, vous aurez beaucoup plus de plaisir à jouer, vous diminuerez votre stress négatif et vous augmenterez l’estime de vous-même. Savoir perdre sera tout à votre honneur, vous en montrerez bien plus de force que si vous ne rangez pas les pièces et partez en déchirant la feuille.

Nous vous recommandons la lecture d'un bon article de Jerome Schwindling sur le même sujet : Comment perdre aux échecs